samedi 22 août 2009

Sémio : Mythes et réalités du concept "ludo-éducatif"

A partir de l’examen des notions de jeu et d’éducation, nous disposons d’une première grille pour mieux comprendre ce que peut signifier la notion de ludo-éducatif, et comment ensuite la rapporter à l’interaction sur écran.

L’appareillage des deux notions n’est pas une simple description neutre d’activités « hybrides » : elle suggère une volonté implicite de remédier aux écueils d’une activité par l’autre, et vice-versa.

  • Remédier aux limites du jeu par l’éducatif
  • Remédier aux limites de l’éducatif par le jeu.
L’objectif serait de concevoir une activité « parfaite », qui associe les avantages de l’une et de l’autre sans les inconvénients, et qui résolve la dialectique du contrôle et de la liberté qui est au cœur de la relation à l’enfant.


Ajouter de l’éducatif dans le jeu

Le jeu est associé à plusieurs effets néfastes, et deux inquiétudes majeures, contre lesquelles les autorités familiales et sociales cherchent à lutter :

  • La stérilité. Comme le jeu est à lui-même sa propre finalité, il est d’une certaine manière stérile : à terme, le jeu peut devenir une perte de temps, un frein au développement de l’enfant au lieu d’être une soupape de liberté.
  • La désocialisation. Le jeu exclut par définition le non-joueur, et dans le cas d’un jeu solitaire, les adultes peuvent craindre que les enfants ne deviennent autistes. Face à un écran qui remplace une interaction humaine par un simulacre l’enfant pourrait se désocialiser.

Ces craintes étaient déjà celles liées à la lecture chez les jeunes filles au XIXème siècle. Les écrans contemporains réactivent des craintes séculaires liées à toute activité « privée » de l’enfant, dont on a peur qu’elle ne le détourne du monde des adultes.

Une première façon de voir le ludo-éducatif consiste à en faire un moyen de re-socialiser et de re-finaliser le jeu. Le ludo-éducatif apparaît comme une façon de transformer le jeu en une activité « dont on pourra tirer quelque chose »



Rendre l’éducation plus digeste et moins pénible

Une autre façon de voir le ludo-éducatif est de le considérer comme une manière de « faciliter » l’apprentissage.

L’éducation est en effet associée aujourd’hui à des inconvénients ou plutôt des caractéristiques considérées comme négatives dans les sociétés occidentales contemporaines.

  • La contrainte (et la possibilité d’une sanction). L’éducation est opérée sous le contrôle d’un tiers, l’enfant n’est pas libre de faire telle ou telle chose, mais doit suivre une discipline qui lui est imposée. L’éducation suppose un rapport à l’autorité, que ce soit dans le cadre de la famille (ranger sa chambre, bien se tenir à table) ou à l’école (se comporter avec autrui, apprendre, restituer). La progression dans l’éducation est empreinte de discipline et d’obligations, de coercition, de sanctions, de notes…

  • La pénibilité (et l’obligation de l’effort). Apprendre requiert de la concentration et des efforts dont le bénéfice n’est pas toujours immédiat et la finalité n’est pas non plus toujours assimilée par l’enfant. L’éducation suppose une certaine pénibilité pour l’enfant dans la mesure où il ne comprend pas toujours les tenants et les aboutissants mais constate des sanctions (punitions, notations…).
 En utilisant un support cher à l’enfant (sa console par exemple), ou des procédés ludiques, on cherche à « faire passer la pilule de l’éducation » implicitement conçue comme difficile et rebutante. Le ludo-éducatif apparaît comme une façon d’apprendre « comme si de rien n’était », voire « en s’amusant » ou « sans effort ».




Le ludo-éducatif, un concept pour adultes ?

Le ludo-éducatif se présente comme une stratégie pour réunir deux activités implicitement présentées comme antagonistes, ou du moins séparées.

Or on a vu dans l’examen détaillé des notions de jeu et d’éducation que ces deux activités ne sont pas aussi éloignées l’une de l’autre. Il existe bien une affinité naturelle entre le jeu et l’éducation.

  • Le jeune enfant est dans le syncrétisme et ne distingue pas la frontière entre le jeu et l’éducatif. Cette indistinction persiste d’ailleurs, à degrés divers, tout au cours de la vie.
  • Il y a une dimension d’apprentissage dans toute activité ludique
  • L’éducation et la maîtrise de la culture peut elle-même devenir un jeu et un véritable plaisir.
La signification du ludo-éducatif trahit un désir de réunir ces deux termes, comme s’ils étaient a priori étrangers l’un à l’autre, comme si l’on cherchait à « compenser » les défauts supposés de l’un par l’autre, ou à surveiller l’activité de l’enfant dans son espace de liberté.

La formule « ludo-éducatif » apparaît surtout comme une façon d’adresser aux parents. C’est une formule qui n’est pas une simple description neutre, mais une formule-programme, qui porte un message implicite. Cette dimension essentiellement « idéologique » de la formule se vérifie quand on examine l’écart entre le périmètre exact de ce qu’on peut appeler en toute rigueur du ludo-éducatif, qui recouvre une réalité assez large, et sa dénomination « officielle » beaucoup plus restreinte :

  • il y a des activités ludiques qui sont clairement formatrices, par exemple certains jeux d’arcade un peu complexes, qui requièrent de la stratégie, des capacités de projection, une certaine adresse, mais qui ne sont pas considérées comme ludo-éducatives.
  • il y a des activités éducatives qui ne sont pas ludiques, mais qu’on met dans le ludo-éducatif car elles ont quelque chose d’agréable, d’amusant

 Le ludo-éducatif est une formule conçue à destination des parents, qui porte un message implicite de rassurance et de prévention des craintes vis-à-vis du jeu ou de l’inquiétude vis-à-vis de l’inefficacité des méthodes éducatives.